Tuesday, October 10, 2006

ACTE III - EPISODE DEUX


Un rythme familier, clair, résonne doucement dans le creux de son oreille et lui donne la mesure du temps qui passe. "Un, deux, trois, quatre, ..." Les secondes s'égrènent tranquillement au sein de l'univers ouaté et aveugle de l'esprit de M. De St G. Celui-ci prend conscience de la pesanteur cotonneuse d'une couette qui le couvre, l'enfouit. Il sent une lumière blanche perçer progressivement ses paupières et nimber sa vision d'un rouge vif et organique. Alors il ouvre précautionneusement ses yeux troubles et bouffis. C'est le jour pâle qui, s'échappant de la rue, est venu le réveiller de sa torpeur, et désormais, ses rayons ne veulent plus quitter la chambre, brisant leur droiture sur les meubles vernis, jouant avec les plis des tissus, et barbouillant de pâle et d'ombre la pièce, au hasard de leurs caprices.
M. De St G. sourit faiblement en prenant conscience de soi-même, de son corps et du lieu dans lequel il repose. Il ne reconnaît pas cet endroit, mais cependant, cette pièce lui semble étrangement familière, décorée avec un chic un peu excentrique, fou, mélant audacieusement couleurs vives et acidulées et meubles d'époque. Un bouquet de boutons de roses jaunes un peu livides, à peine écloses, embaume subtilement dans la chambre.

Soudain, il entend une voix féminine - qu'il identifie immédiatement - qui semble parler toute seule. " Elle est au téléphone", songe M. De St G. C'est également à ce moment-là qu'il réalise ce qui arrive et se souvient de son état avant son évanouissement. Ses angoisses reviennent violemment, comme un tsunami de glace, et le transpercent. Vit-il encore en cet instant un rève ? Un fantasme de malade déchu ? Peut-être gît-il en réalité sur un trottoir froid et humide tout en sombrant dans un coma destructeur ?
Maintenant, M. De St G. a peur, et cette chambre qui lui paraîssait une alcôve de douceur et de bien-être devient une cage proprement insupportable. Aussi se redresse-t-il soudainement. Un faiblesse le prend. Il se ressaisit et descend du lit avec une farouche détermination. Aggrippant la poignée, il la fait jouer avec une certaine appréhension. Mais cette silhouette tant rêvée se tient de dos au téléphone, en plein jour, lui dessinant un halo de blancheur lumineux. Et face à cette apparition, De St G. se tient immobile, stupéfait. Puis il appelle d'une voix étouffée, prsque incrédule, " Héloïse ?"

M. De St G. se réveille brusquement. Il est allongé sur un divan de velours sombre. Il fait nuit, l'électricité est éteinte. Cependant ses yeux s'habituent lentement à l'obscurité et distinguent quelques formes immobiles et éparses. De St G. a l'étrange impression d'avoir déjà vu cette pièce mais il ne se rappelle plus où. En tentant de se lever, il sent une terrible douleur vriller ses tempes qui le laisse alors affalé à terre comme un pantin désarticulé, hébété de souffrance. Des bruits de portes, des éclats de voix, résonnent au loin alors que son regard se trouble et que son esprit vacille une fois de plus dans l'inconscience. Son médecins se tient dans l'embrasure de la porte, s'avance vers lui, puis tout disparaît alors.
Lumières aveuglantes, bruits de moteurs, de machines et d'humains, murs qui se déplacent, une douleur vive dans le bras, et les ténèbres reprennent possession de lui. Le noir. Un noir profond, d'encre. Et une musique au loin. C'est un vieux tube des Birds. Est-ce vrai que Dieu est un hippie ?



M. De St G. se réveille sur le trottoir, vêtu d'un costume médiéval brodé rouge et or, à culottes bouffantes et chapeau à plumes. Une épaisse fumée blanche, froide et humide, noie la rue et ses immeubles gris de ses volutes étranges. Tout n'est qu'aperçus éphémères, portes échoués, voitures flottantes. Les murs semblent se rapprocher ou s'éloigner, dans un mouvement de ressac tout à fait naturel. Et lorsque De St G. commence à marcher, il saute alors par petits bonds gracieux, laissant une empreinte dans l'asphalte comme s'il marchait sur de la poussière de lune. Des silhouettes traversent la chaussée précipitament, cachés dans de longs manteaux sombres au col relevé, portant le tricorne du Commandeur de Don Giovani sur la tête. De St G. se dit qu'il devrait en commander un, qu'il pourrait même passez chez Colette voir s'ils n'en vendent pas.Cela fait des heures, des jours peut-être, que M. De St G. marche, ou plutôt bondit, le long de ce trottoir, mais il ne voit toujours pas la fin de la rue, à cause de ce maudit brouillard. " Ce doit être une si longue avenue ... Mais laquelle ?", murmure-t-il, pensif. Aussitôt, une personne à la cape de velours rouge moiré, que De St G. n'avait pas remarqué, se tourne vers lui et susurre : "Vous êtes un musicien." De St G. le regarde un peu étonné et lui répond : " Oui, c'est parce que j'aime jouer. En fait, je n'ai pas encore enregistré d'album, mais ça ne devrait plus trop tarder..." Mais sans attendre que M. De St G. ait fini, la silhouette mystérieuse se retourne et s'évanouit dans la brume.




De St G. reste là, immobile, promenant distraitement son regard sur le brouillard opaque, tout en jouant avec la plume de son chapeau. Une racine de vigne un peu sournoise émerge alors du macadam et tente d'enlacer la jambe de De St G., forçant ce dernier à reprendre sa route. Mais la racine est solide et tient prise. M. De St G. tire sa jambe prisonnière mais rien n'y fait. Alors il s'assoit calmement sur le sol détrempé par l'humidité et entame son déjeuner. Le végétal profite de l'aubaine, l'emprisonne des deux jambes jusqu'au torse et commence à monter vers la gorge. De St G. est trop occupé à retirer l'emballage de plastique de son sandwich pour repousser le dangereux envahisseur de photosynthèse. La même musique des Birds fait écho dans les brumes. Et alors que la vigne s'apprête à pénétrer dans sa bouches et ses narines pour l'étouffer, M. De St G. entend au loin une voix familière. C'est celle d'Héloïse qui résonne, métallique et déformée d'à travers les volutes angoissantes. De St G. l'écoute, et soudain la plante se retire, le chapeau et le costume disparaissent pour laisser place à un pyjama d'hôpital, et l'épais brouillard se dissipe pour laisser place à un néant absolu, au noir. Le noir. Alors M. De St G. se réveille enfin.
" Cela fait seulement deux semaines que l'album a été lancé et on dépasse déjà les premiers objectifs escontés. C'est fou ! Mais pourquoi avoir attendu tout ce temps pour enregistrer une telle bombe ?" L'espèce de surexcité hypocrite en costume italien à cravatte rose et cheveux blonds péroxidés qui parlait à M. De St G., est le responsable commercial de la boîte de production. " Franchement, un pur connard !, songea De St G. Ca fait trois mois depuis la fin de ma crise. Mon médecin m'a vraiment soutenu, même si je lui ai préféré l'aide de Héloïse. Elle sait se montrer plus persuasive... D'ailleurs, on sort ensemble."

"C'est amusant, j'ai l'impression d'avoir déjà vécu ce moment", pense tout haut De St G. Et le singe qui lui fait face - habile pour faire fructifier le talent des autres, il faut bien le reconnaître - se demande comment prendre cette dernière remarque. "Ce type est décidément complêtement barré", songe l'homme qui resserre sa cravate et se passe la main dans les cheveux d'un geste minutieusement étudié, répété inlassablement.


Soudain, le portable de De St G. vibre de façon insistante et répétée. Tout en se dirigeant vers le téléphone posé sur une énorme enceinte de studio, camouflée en tablette d'entrée, M. de St G. se souvient brusquement avoir oublié de prendre ses pilules le matin même. "Tant pis, j'en prendrai deux ce soir", se dit-il distraitement.


Il décroche.


" Allo ?"


"Hello ! Kate on phone ! Didn't you forget me, I hope so ?"


4 comments:

Mlle E said...

J'ai flippé!
Alors lui je n'imagine même pas.
J'arrête de te dire "bravo", mais le coeur y est...

la chipie said...

tres beau ,
je lisais depuis un moment en attendant patiemment la suite et
je n'ai pas ete decu , vraiment magnifique.

M. De St G. said...

Je suis ravi que cette fin vous ait plu car je ne savais pas vraiment si une conclusion aussi parsemée de passages oniriques serait seulement lisible !
A Melle E, définitivement ma blog-fan préférée, je t'avais promis une fin moins glauque que le reste de l'épisode, j'espère que celle-ci te convient donc ;-)
A La Chipie, merci pour ton commentaire, peut-être à bientôt sur un blog ?
Amicalement,
M. De St G.

Mlle E said...

me convient très bien!